Posté le 17 avril 2016 & (lectures 716)
LFFM: Témoignages d'étudiantes

Par Lucile Quillet | Le 13 avril 2016 : Paru dans Madame le Figaro

Une étudiante voilée : "J'ai l'impression que les politiques n'ont jamais côtoyé de femmes musulmanes"

Témoignages - Après que le Premier ministre Manuel Valls s'est déclaré favorable à l'interdiction du voile à l'université, des étudiantes qui portent foulard ou turban témoignent pour revendiquer leur liberté de choix.

Toutes l'affirment sans douter : le foulard qui couvre leurs cheveux n'a jamais posé problème dans leurs universités. Aucun élève ni prof ne leur a demandé de l'enlever. Tout comme aucun de leurs parents ou frères ne leur ont imposé. 




Alors que le Premier ministre Manuel Valls a déclaré dans une interview à Libération qu'il faudrait interdire le voile à l'université, des étudiantes françaises voilées ont accepté de donner leur avis.


Selon Amal Taghouti Paluskiewicz*, étudiante à l'université de Vincennes en philosophie, interdire le voile à l'université est un contresens. « L’école doit être le lieu où l’on vient comme on est et où l’on va acquérir des outils pour se forger son propre esprit critique, explique la jeune femme. Exclure un étudiant, c’est le mettre dans la gueule du loup. Je viens du 93, où l’insertion est difficile. Étudier via le CNED coûte cher, surtout pour une famille comme la mienne dans laquelle nous sommes six enfants ». Même son de cloche pour Nargesse Bibimoune, 24 ans, étudiante en master médiation art et culture à l'UPMF de Grenoble. « À la fac, les gens sont acceptés comme ils sont, c'est un espace de liberté immense où chacun peut porter son habit politique et religieux », affirme celle qui ne voit pas le voile comme un objet militant de prosélytisme, comme l’affirment certains politiques.

Cet argument fait rire Hawa N’Dongo, 24 ans. « Je ne me présente pas aux gens en disant "bonjour, je suis Hawa, je porte un voile, vous savez, c'est bien...", ironise-t-elle. Mon voile se voit, mais il n’a pas vocation à exister pour les autres, il s’agit d’un choix intime. Si je ne porte pas atteinte à autrui, je ne comprends pas pourquoi il y a cette interférence », se demande l'étudiante en sciences politiques, spécialisée dans les questions de diversité et discriminations à l'université Paris 8.


Hawa n'a pas attendu une loi sur l'interdiction du voile dans l'enseignement supérieur pour qu'une formation lui ferme ses portes. « J'avais postulé au master de journalisme de l'université de Cergy, qui avait été créé pour favoriser la diversité dans les médias. Ils m'ont refusée, en partie parce que "je ne trouverais jamais de travail dans les médias avec mon voile". Ils ne m'ont pas laissé l'occasion d'essayer ».


Quelle femme musulmane et quel voile ?


Les trois étudiantes ont toutes le sentiment que les politiques maîtrisent mal leur sujet. « J'ai l'impression que ces personnes n'ont jamais côtoyé de musulmanes, s’étonne Hawa, qui avait initié une pétition pour sanctionner les propos de Laurence Rossignol sur la mode islamique. L'image qu'ils véhiculent n'est pas ma réalité. Il ne faut pas nier la pression des quartiers sur certaines jeunes femmes... Seulement, on ne propose qu'un seul portrait des femmes musulmanes ».

« Ce qui me frappe, c’est le fait de parler à la place de quelqu’un d’autre, s’insurge Amal, qui avait répondu à la ministre des Droits des femmes dans une tribune. Lorsque Manuel Valls dit que le foulard le dérange quand il s’agit d’une idéologie politique, j’aimerais qu’on m’explique ce que ça veut dire, affirme Amal. Ce sont surtout des mots qui sont là pour attiser la haine. On fait la confusion entre « le petit foulard », le foulard salafiste, celui autour du cou, le turban… Comment peut-on distinguer celles qui le portent par foi, pour la mode ou parce qu’elles ont froid ? La laïcité n’a rien à voir là-dedans. Ce jeu-là sert les politiques. On sait très bien que dans la rue, l’amalgame se fait », raconte celle à qui un passant a lancé « espèce de taliban, rentre chez toi », quelques jours après les déclarations de Laurence Rossignol.

Nargesse alterne turban, long voile ou foulard autour du cou. Elle n’a jamais perçu son voile comme une pancarte prosélytiste et trouve hypocrites les propos du Premier ministre sur le voile « identitaire ». « Dans son essence, le voile n'a pas de dimension politique. S'il existe un voile militant, c'est la France qui l'a créé en en faisant un vecteur d'exclusion. Parce que mon choix pose problème, je suis déterminée à revendiquer ma liberté de choisir de le porter ou non ». Après la loi d'interdiction de port de signes religieux à l'école en 2004, Nargesse avait obtempéré en enlevant le voile qu’elle portait depuis ses 11 ans. « On nous avait dit qu'on était "jeune" pour porter le voile, qu'on verrait plus tard » se souvient-elle. D'après ces mêmes arguments, elle ne comprend donc pas « qu'aujourd'hui l'on puisse remettre en question le choix des adultes à disposer de leur corps ».


Voiler ou dévoiler mais contrôler le corps des femmes


Si certains leur reprochent de brimer leur liberté sous un voile, elles le revendiquent au contraire comme un outil du libre-arbitre féminin. En partant d’un principe simple : une femme peut se vêtir comme elle le souhaite. Ainsi, Nargesse, qui se revendique féministe, voit dans cette tempête la manifestation d’une « forme de patriarcat de dévoilement civilisationnel ». « Cela fait écho aux dévoilements publics de femmes qui étaient faits pendant la guerre d'Algérie par les autorités françaises, au même titre que ceux qui les voilent de force. C'est le même processus de contrôle du corps des femmes », détaille cette féministe fatiguée qu'on demande « aux femmes de se justifier sur ce qu'elles portent ».

Que ce soit face aux personnes de son entourage qui lui recommandent de porter le voile d'une certaine façon ou face à celles qui voudraient lui imposer de l'enlever, Amal emploie la même reponse. « Je n’accepte pas cette espèce d‘ingérence sur mon corps, quelle qu'elle soit ». 

Elle se souvient avec amertume de sa prof de SVT lui glissant : « tu vois, ce n'était pas difficile, en plus tu es plus jolie comme ça », en 2004 après qu’elle ait dû enlever le simple bandana qui lui couvrait les cheveux à l’entrée en classe de 4e. Son père lui avait conseillé de « le retirer de suite » pour « ne pas faire de problèmes ». Mais Amal avait voulu se battre. « Que ce soit par foi ou pour la mode, ça ne les regardait pas, affirme-t-elle avec le recul. Avoir à répondre des motivations profondes de mes choix vestimentaires, c’était comme un viol de mon intimité ». 


Un faux débat


Les débats sur le voile dont elles font l’objet sont significatifs de problèmes plus profonds selon elles. « La polémique qu'il y a eu sur les jupes trop longues au collège a décrédibilisé ce débat, il ne s’agit pas de laïcité, déclare Hawa. C'est un débat pour parler de l'islam en France ». Pour Nargesse, c’est une arme de détournement massive. « Le voile n’est pas responsable de la non parité au gouvernement, de la culture du viol, des inégalités… Les vraies problématiques au cœur des préoccupations des Français sont évincées, voilées par le voile qu’on tente d’ériger en problème numéro un ».

Nargesse l'a constaté régulièrement au cours de sa vie : « Il n'y a pas une année où je n'ai pas entendu une polémique à ce sujet. Il y a une extension de la loi de 2004 dans plein de domaines ». En pratique, la jeune femme a dû négocier pour passer son BAFA, s'est fait exclure d'une salle de sport, refuser par les Restos du Coeur en tant que bénévole, sans parler de l'épopée de la recherche de petits jobs. « Je n'étais prise que pour des postes dans des centres de loisirs ou comme femme de ménage. Femme de ménage, on s'en fiche, on ne vous voit pas, vous n'existez pas ».

Hawa, elle, existera bientôt aux yeux du monde comme représentante de la France lors de l'International Youth Leadership Conference. Une forme de reconnaissance pour la jeune étudiante qui se dit « toujours contente d'être Française ». « La richesse de la diversité qu'il y a ici est incroyable et exceptionnelle. C'est là que je reconnais mon pays ».


Source : http://madame.lefigaro.fr/societe/une-etudiante-voilee-j-ai-l-impression-que-les-politiques-ont-jamais-cotoye-de-femmes-musulmanes-130416-113828


Amal Taghouti Paluskiewicz*, membre du CA de la LFFM