Posté le 11 décembre 2015 (lectures 662)
LFFM: Réponse à la "Femme voilée du métro"

Le 7 décembre, Luc Le Vaillant, journaliste à "Libération", a publié "La femme voilée du métro", une tribune loin de faire l'unanimité, aussi bien dans le journal que sur internet. Rozah, femme voilée habitant en région parisienne, a souhaité lui répondre sur le même ton.



Fesses, seins, cuisses, bourrelets, abaya et foulard recouvrant le tout. Voici le personnage. Wagon d’un métro parisien. Le décor est planté. Il n’en faut pas plus à un homme, un soixante-huitard en mal d’exotisme pour commencer sa rêverie orientaliste.

 

Les regards inquisiteurs, j'ai l'habitude

 

Je suis ce personnage. Je prends régulièrement les transports en commun, je suis une femme et je porte le foulard. Ce sont peut-être des détails pour vous, mais pour certains, cela veut dire beaucoup.

 

Aux risques de harcèlement sexuel que court toute femme prenant les transports en commun, s’ajoute celui de l’agression islamophobe pour la femme visiblement musulmane que je suis. Le succès de la campagne #VoyageAvecMoi n’est pas du au hasard. Nous avons peur, et à raison.

 

Les regards moqueurs, inquisiteurs, curieux, rageurs, accusateurs, j’ai l’habitude.

 

Je dois choisir : beurette tapageuse ou poseuse de bombes

 

Mais ce jour là, dans ce wagon de la ligne 4, le regard de cet homme sur moi est particulier, insistant, chargé d’envie, d’inimité et d’aigreur.

 

Ce regard-là, je le connais. Le regard qui déshabille en même temps qu’il incrimine. Le regard de la peur, de la haine, du fantasme. Je le fascine, je le sais. Il s’interroge. Sous ma tunique, bombe ou bombe sexuelle ? Je suis la vivante allégorie de l’inaccessible. Voudrait-il me perquitisionner ?

 

Attraction, répulsion, frustration de ce corps soustrait à ses regards. De ces délices qui lui sont refusés. Ce corps qui lui échappe, et qu’il aimerait, je le sais aussi, posséder et soumettre à sa volonté. Enrageant, piquant, excitant. Ce regard a la violence du temps béni des colonies ("4 filles dans mon lit…") et de ses dévoilements comme instrument de soumission de la puissance française.

 

Ce regard me somme de choisir : "beurette sonore et tapageuse" ou poseuse de bombe en abaya. Sainte ou putain. Ce regard finalement, en plus de vouloir me déposséder de mon corps, veut me refuser d’être ce que je suis.

 

Peut-être pense-t-il "chez nous, on ne vit pas en djellaba"

 

Il quitte des yeux mon corps pour observer mon sac. Lui balancer au visage le contenu pourrait sinon le rassurer, au mieux le sortir de sa torpeur tellement dégoulinante qu’elle coule vers moi. Tiens, mon livre d’Angela Davis dans mon sac, pourrait le sortir également des clichés dont la lecture de Simone de Beauvoir n’est pas parvenue à libérer.

 

Incapable de me considérer du même pays que le sien, sans doute m’imagine-t-il déjà des terres des "lapideurs de couples adultères et des coupeurs de mains voleuses". Peut-être, pense-t-il, comme Marion, que "chez nous, on ne vit pas en djellaba".

 

Je ne le laisserai personne tuer qui je suis

 

Il fini par descendre précipitamment du wagon, les mains moites, le souffle aussi court que l’esprit et l’air inquiet. J’aurais aimé lui dire que je ne lui demande pas de m’aimer, ni même de me comprendre. Je demande, non, j’exige le respect. Le respect de mon être, de mon paraître. Le respect de mon droit à laliberté de conscience, le respect de ma dignité. Le respect de mon droit à disposer de mon corps librement.

 

J’ai, je le dis sans fierté, le courage d’être différente, d’être moi. Le courage de ne pas avoir peur de l’autre parce qu’il est autre. Je suis, moi, la vraie Vaillante. Je suis la guerrière qui se bat pour avoir le droit d’être. Le combat que je mène est celui de tous les instants dans cette société gangrenée par le racisme, l’islamophobie et le patriarcat. Plus qu’une nécessité, c’est pour moi une question de survie.

 

Je ne le laisserai personne, par son regard ou par ses mots, tuer qui je suis ; la femme, la citoyenne française et la croyante.

 

 

 

Billet initialement publié sur rozahblog.wordpress.com

Source : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1459410-la-femme-voilee-dans-le-metro-c-est-moi-je-ne-le-laisserai-personne-tuer-qui-je-suis.html