Posté le 30 août 2013 & (lectures 1,659)
LFFM: Par Myriam : Récit de l’agression de la jeune femme de Reims
La LFFM est allée à la rencontre de la jeune femme agressée à Reims.
Elle nous a accordé gracieusement une entrevue, et nous a raconté, avec dignité, l'agression dont elle a été victime le Vendredi 12 Juillet 2013. 
 

Marie Safiya a 18 ans. Elle vient d’obtenir son bac. Cet après-midi-là, elle sort dans le parc près de chez elle, pour quelques minutes, « pour prendre l’air ». Elle ne prend pas la peine de prendre son téléphone portable. « Ça fait du bien de sortir « les mains dans les poches » ». Il fait beau, en ce Vendredi 12 Juillet 2013. 



Marie Safiya se promène, le cœur léger. Elle pense, elle rêve. Elle imagine tout ce qu’elle va faire cet été, après une année à bachoter pour obtenir un baccalauréat scientifique. Et avec mention s’il vous plait. Rien ne laisse penser à ce qui va alors arriver. Cela fait à peine 10 minutes qu’elle est dans le parc, mais elle sent une main s’agripper violemment à son foulard. Puis deux bras, qui tirent, tirent… Mais les épingles qui retiennent le tissu soyeux qui couvre ses cheveux résistent à son attaquant, et Marie Safiya crie, pleine de stupeur « lâchez moi, lâchez-moi ». Il n’arrête pas, « est-ce que je crie assez fort » se demande-t-elle. L’agresseur l’attrape alors à la gorge, il serre, puis la roue de coups. Elle voit rapidement son visage. Il doit avoir 25-30 ans. Elle ne sait plus exactement où il tape, mais elle sent une douleur sourde sur ses épaules, son cou, son torse… Puis une douleur lancinante sur sa cuisse droite. Elle ne réalise pas exactement ce qui lui arrive ; mais à la vue du sang sur son pantalon, les images deviennent floues. A distance, elle ne saura pas nous dire s’il s’agit d’une lame de cutteur ou de couteau. Mais la toile de son jean a amorti le coup.

Marie Safiya perd connaissance. Combien de temps ? Son agresseur continue à la rouer de coups alors qu’elle est à terre. Puis elle entend « et bon ramadan ! ». « Et bon ramadan » pense-t-elle, « ça en serait presque drôle ». Mais ça ne l’est pas, elle le sait. On dit que le rire permet de dépasser toutes les situations. Elle ne rit pas. Elle ne sait plus trop si elle rêve ou si elle est consciente. Mais elle entend des bruits de pas près d’elle. Puis la voix d’une mère et de ses enfants. Elle les sent la frôler. Puis elle sent la douleur qui revient. Elle n’arrive pas à bouger. Tout son corps sembler peser une tonne. « Pourquoi personne ne s’arrête ? ».

Les alentours flous redeviennent clairs. Elle voit un homme à quelques mètres d’elle sur un banc. Elle l’appelle. « Monsieur, Monsieur… ». Il ne la regarde pas. Elle l’appelle plus fort « Monsieur, Monsieur ! ». Il a une cinquantaine d’années. Peut-être moins. Il présente bien. « Pourquoi est-ce qu’il ne bouge pas ? ». Ils se regardent. « S’il vous plait, Monsieur, j’ai besoin d’aide ». Il ne bouge pas. « Je vous en prie, Monsieur, j’ai mal, appelez de l’aide ». Elle ne peut pas bouger, tout son corps est endolori.

Et là, elle le voit hocher de la tête en lui signifiant un « non ». « Ça n’est pas possible… » se dit-elle. Elle continue et se surprend même à lui lancer un « Je vous en supplie ! ». Il tourne la tête. Et ne la regardera plus. Marie Safiya pleure. De colère. De douleur. Elle ne sait plus exactement pour quelle raison elle pleure. Mais elle pleure. « Comme un bébé » me confiera-t-elle au cours de cet entretien. En pleine rue. « De toute façon, personne ne s’arrête ». Après cette crise de sanglots, elle recommence à appeler de l’aide. Un homme s’arrête. « Mademoiselle, ça va ? ». « Non, ça ne va pas, Monsieur, s’il vous plait appelez de l’aide ». L’homme voit l’homme sur le banc et va lui parler. Il entend « Moi je ne la connais pas. Elle est tombée et voilà. ». Elle ne distingue pas le reste de ses paroles, mais elles ont dû être dissuasives car l’homme s’en va. « Bizarre » pense Marie Safiya.

Un couple passe près d’elle et appelle enfin les pompiers. « Ouf » se dit Marie Safiya.

 

Aux urgences, on examine ses lésions. On la soigne. On lui délivre un certificat médical initial avec lequel elle se rend au commissariat pour porter plainte. On ne lui propose pas d’entretien ou d’aide psychologique.

Marie Safiya n’a pas de haine. Elle a compris que cette attaque elle l’a subie car elle est musulmane. Le racisme, elle, elle connait. Les injures, elle en a déjà subi des centaines. Même au lycée, les gens n’ont pas été tendres. Etre musulmane de nos jours, c’est une vraie gageure. Et pourtant, Marie Safiya ne va pas se laisser abattre. « Non, je réussirai encore mieux dans ma vie. On ne me fera pas disparaitre de mon pays, de ma société ». Mais il y a une tristesse que Marie Safiya ne parvient pas à estomper malgré toute son énergie positive. C’est l’indifférence des passants, des badauds. Ceux qui ne se sont pas arrêtés. Cet homme qui l’a ignorée alors qu’elle avait imploré de l’aide. Cet autre qui est reparti alors qu’elle le lui avait demandé aussi.

Non, Marie safiya n’a pas de haine. Mais la chose dont elle est certaine aujourd’hui, c’est que d’autres en ont, eux. Et Marie Safiya a peur pour l’avenir. Pour elle, pour ses sœurs, pour les autres.